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Les Pardons de Locronan, roman

26 avril 2013

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LIRE UN EXTRAIT DU ROMAN: - C’est un garçon ! s’exclama la commère en brandissant à bout de bras le nouveau-né dont elle venait de trancher le cordon d’un geste sec. Comment vous allez l’appeler ? Au carillon de l’église, les douze coups de minuit venaient d’égrener leurs tintements joyeux. - On est déjà le 25, reprit l’accoucheuse en ligaturant le cordon du petit. C’est Noël ! En ce cas, vous avez pas le choix. Faut l’appeler Nedeleg[1] ! Barbe Le Cam tourna la tête vers l’enfant à qui elle venait de donner le jour. L’accouchement avait été long et douloureux. On aurait dit qu’on lui transperçait le ventre, qu’on lui enfonçait un long tison enflammé dans les entrailles. Si la maison n’avait pas été excentrée, ses cris auraient alertés tout le village. Heureusement, la commère était venue dès les premières contractions. C’est elle qui, en l’absence des médecins et sages-femmes n’officiant que dans les grandes villes, libérait les parturientes de toute la région. Elle savait y faire, depuis le temps. Faire bouillir l’eau, palper le ventre rond pudiquement recouvert d’un drap blanc, mesurer l’ouverture des voies naturelles en s’aidant des trois doigts dressés de sa main droite, exhorter la femme en travail à pousser, pousser, pousser… Lorsque le fœtus pointait enfin l’extrémité de son crâne, l’affaire était presque gagnée. Il suffisait de l’envelopper de ses mains arrondies en conque, de l’accompagner, le guider, le tirer à elle. Tout englué de placenta, le bébé jaillissait du cocon maternel comme une source souterraine trop longtemps contenue. Elle avait fait ça cent fois, sans jamais une seule complication. - Il est tout bleu, remarqua la mère, déjà inquiète. Il est bien vivant ? Parfois, les enfants étaient déjà morts dans le ventre de leur mère. Ceux-là étaient les plus difficiles à sortir, car ils n’aidaient pas. D’autres fois, ils décédaient dès les premières heures, ou les premiers jours. Pour cinq nouveau-nés, un au moins s’en retournait aussitôt dans les limbes. Mais l’accoucheuse n’y était pour rien. Elle, elle n’était qu’une passeuse, elle aidait les petits d’hommes à franchir la porte de la vie. Ce qui arrivait ensuite ne la regardait pas. Dieu donnait, mais pouvait reprendre aussitôt. C’était comme ça, et rien ni personne ne pouvait aller contre. - C’est normal, répondit la commère en basculant le poupon la tête en bas et en lui claquant les fesses pour provoquer les vagissements. Ils sont toujours comma ça, au début. Des fois, ils sont écarlates comme des lapins qu’on vient d’écorcher. J’en ai même vus des violets. On aurait dit des betteraves. Mais après, ils sont tous roses comme des porcelets. La matrone abattait vigoureusement sa main droite sur l’arrière-train du bambin, mais ce dernier ne condescendait toujours pas à crier. - Ca, c’est bizarre, fit-elle en fronçant les sourcils, qu’elle avait épais et noirs, se rejoignant au-dessus des yeux. Il a l’air en pleine santé, il gigote tant qu’il peut, mais on dirait qu’il a perdu sa langue. Quand je leur flanque la rouste, ils se mettent à brailler comme des porcs qu’on égorge. Mais là, pas un bruit. Ma foi, ça finira bien par lui venir, comme aux autres. Après tout, c’est l’enfant du miracle… « L’enfant du miracle ». Ainsi avait-on surnommé, dès avant sa naissance, le rejeton de Barbe Le Cam. Il est vrai qu’elle avait depuis longtemps passé l’âge d’être grosse. Et son homme, Eliaz Le Cam, n’était pas non plus un perdreau de l’année. Certaines mauvaises langues avaient fait leur miel de cette fécondité tardive, déblatérant à l’infini sur les pratiques obscures qui avaient pu y présider. Il faut dire qu’Eliaz était sourcier de son état. Sourcier et sorcier, c’est presque pareil. Celui qui ressent le passage de l’eau souterraine, qui sait en déterminer le chemin et le débit avec le seul soutien de sa baguette de coudrier, sait aussi guérir les zonas, calmer les brûlures, déterminer à l’avance le sexe des enfants. Il parvient à distinguer les trois cents espèces de furoncles et préconise les sources précises qui les guériront. Il connaît les choses secrètes, enfouies tout au fond de la matière ou du cœur des hommes. Il est le maître des mystères. Cela lui confère sur le monde et les gens un pouvoir formidable. Y compris celui de redonner vigueur à un ventre stérile. Le recteur de la paroisse avait fait taire ces racontars en invoquant, au cours d’un prêche, l’exemple de Sarah qu’Abraham avait engrossée alors qu’elle avait près de cent ans. Isaac était né de cette union improbable. Les desseins de Dieu sont impénétrables. - Je peux le tenir un peu ? quémanda Barbe, malgré l’extrême lassitude qu’elle éprouvait après ces heures de lutte avec cette part d’elle-même qu’elle était enfin parvenue à expulser. - Faut que je le baigne, d’abord, fit la commère en plongeant le moutard dans l’eau tiède. Et puis que je lui masse la tête, pour pas qu’il se retrouve avec un crâne allongé. Après, je dois le langer, en lui serrant très fort les jambes et les reins. Vous voulez pas d’un bancal ou d’un boiteux, pas vrai ? C’était l’usage, en effet, d’emmailloter étroitement le corps des nouveau-nés dans des langes et des bandelettes pour leur « donner la forme », leur fortifier les membres et les empêcher d’avoir mal au ventre. On les plaçait ensuite dans un berceau qu’ils ne quittaient pas avant d’avoir dépassé leur première année. La mère les allaitait, les changeait, les berçait en leur chantant des comptines tout en filant sa quenouille, les emportait dans un panier qu’elle accrochait à une branche d’arbre lorsqu’elle devait travailler aux champs. Ce n’est qu’au cours de la deuxième année que les enfants étaient démaillotés et, lorsqu’ils commençaient à marcher, accoutrés d’une robe brodée, qu’ils soient filles ou garçons. Ces derniers n’avaient droit au pantalon rayé, à la veste courte et au chapeau de velours que lorsqu’ils avaient six ou sept ans révolus. - Et Eliaz ? Qui c’est qui va le prévenir ? argumenta encore Barbe, qui se sentait soudain très seule, sans son bébé dans le ventre ni son mari à ses côtés. - Vous en faites pas ! la rassura la commère en appliquant ses deux pouces sur les tempes de l’enfançon pour lui modeler le visage. La cloche a sonné. Le petit Jésus est né. La messe est bientôt terminée. Votre Eliaz, il aura un beau cadeau à son retour ! Les pères n’assistaient jamais à l’accouchement de leurs épouses. C’était là une affaire de femmes dont ils étaient exclus. Ils ne pouvaient tenir leur enfant dans les bras que lorsqu’il était présentable, dûment lavé et correctement langé. La commère interrompit son massage et, avec un clin d’œil à l’attention de Barbe, ajouta : - Eh ! Votre Nedeleg, il va p’t’être entendre le langage des oiseaux, qui sait ? Après tout, c’est la noz petquent… La noz petquent, « La nuit des merveilles » : ainsi nommait-on la veillée de Noël, où des évènements extraordinaires avaient lieu. Entre le premier et le douzième coup de minuit, les cromlec’hs dansaient en rond le dans an dro au sommet des montagnes chauves, tandis que les menhirs s’arrachaient tous seuls de leurs socles et s’en allaient boire dans les rivières ou l’océan, laissant à qui voulait l’occasion de s’emparer des trésors qu’ils recelaient. Mais à peine le douzième coup sonné, ils reprenaient leur place et écrasaient le voleur trop gourmand qui avait tardé à quitter la cachette. Dans la baie de Douarnenez voisine, on entendait retentir les cloches de la ville d’Ys engloutie sous les flots. On disait que saint Corentin venait, comme chaque année, célébrer la messe de minuit dans la cathédrale submergée pour les habitants maudits réduits à l’état d’âmes en peine. Il aurait suffit qu’un mortel suffisamment courageux pour plonger dans les flots noirs assiste à la messe fantôme et prononce à son issue ce simple mot : « Amen », pour qu’Ys ressurgisse au grand jour dans toute sa beauté et devienne la capitale, non seulement de la Bretagne, mais de la France entière. On disait aussi que, cette nuit-là, les animaux se mettaient à parler couramment le langage des hommes, et proféraient des vérités qui n’étaient pas toujours bonnes à entendre. Et les enfants nés durant la nuit des merveilles avaient le pouvoir de comprendre le langage des oiseaux, qui est un langage de sagesse et de vérité. Tout cela, bien sûr, c’étaient des légendes, et l’on y croyait sans y croire. Mais on ne sait jamais… Le monde est plein de mystères que l’homme ne soupçonne même pas. - Voilà, il est propre comme un sou neuf ! s’écria la commère en serrant le nouveau-né contre sa poitrine généreuse. Il sait pas pleurer, mais à part ça c’est un beau p’tit gars que vous avez là. Et ces yeux ! Vous avez vu ces yeux ? La matrone approcha l’enfant de sa mère, sans le lui confier, cependant, afin qu’elle contemple le regard profond qu’il portait déjà sur le monde. Barbe amorça un geste de recul. Ces yeux n’étaient pas ordinaires. C’étaient des yeux immenses, baignés d’un bleu presque noir. Des yeux étrangement fixes, qui ne cillaient pas. - Retirez-le ! bafouilla la mère en frissonnant. Je veux pas le voir. Il me fait peur ! La commère s’étonna de cette réaction mais n’en montra rien. Certaines mères, même si elles étaient rares, rejetaient leur progéniture après avoir mis bas, comme le font certains animaux. Il s’agissait la plupart du temps d’un état passager qui se dissipait aussi vite que les nuées courant dans le ciel. Après avoir dormi et récupéré leurs forces, elles réclamaient leur bambin à cor et à cri et le bichonnaient comme s’il s’agissait de la huitième merveille du monde, ayant complètement oublié leur refus premier, niant même l’avoir exprimé si on le leur rappelait. Tout finissait par rentrer dans l’ordre. Il suffisait d’être patient. - N’empêche, pour un beau gars, c’est un beau gars, reprit la commère en allongeant le bébé sur la table de la cuisine afin de l’emmailloter à son aise. Et qui a déjà son caractère. Il fera parler de lui un jour ou l’autre, j’en mettrais ma main au feu. C’est pas un gars comme les autres. Il est… comment dire… spécial. Oui, c’est ça. Il est spécial, ce gamin. C’est pas étonnant, cela dit. Pour être né une telle nuit, faut déjà avoir une petite idée de ce qu’on va faire de sa vie…. Hein, Nedeleg ? Barbe s’était retournée sur le côté, les yeux dirigés vers le mur, les mains posées sur son ventre apaisé. Elle essayait de ne penser à rien, de ne pas écouter les vaticinations de la commère, de s’endormir pour tout oublier, jusqu’à l’existence-même de l’enfant du miracle, en qui elle ressentait le poids d’une obscure malédiction. Nedeleg ne pleurait toujours pas, malgré les bandelettes avec lesquelles la commère l’entravait comme si elle ficelait un gigot. Ses yeux immobiles étaient fixés sur sa mère qui feignait de l’ignorer.

“Le Dernier pape” au coeur de l’actualité du Vatican

19 février 2013

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« Le Dernier pape », paru le 3 Janvier 2013 aux Editions Télémaque. Le roman de l’ancien journaliste et écrivain Edouard Brasey qui avait anticipé la crise au Vatican et le départ de Benoit XVI. Ou quand le thriller rejoint l’actualité… Le Compte à Rebours a commencé Photo Filippo Monteforte © Istockphotos. Le 3 janvier [...]

“Le Dernier pape”, roman prophétique?

12 février 2013

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Mon thriller romanesque Le Dernier pape, paru le 3 janvier 2013 aux Éditions Télémaque, serait-il prophétique? L’annonce par Benoit XVI de sa démission le 28 février rejoint étrangement ma fiction, qui annonce “la fin d’un règne de 2000 ans”. Je vous invite à ce sujet à écouter mon interview sur France Info par Philippe Vallet: http://www.franceinfo.fr/livre/le-livre-du-jour/le-livre-du-jour-03-02-13-edouard-brasey-881371-2013-02-03#main-content et [...]

Le Dernier pape, thriller ésotérique

12 décembre 2012

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Rome, Circus Vaticanus, 65 après Jésus-Christ Lorsqu’il sentit les clous s’enfoncer dans les paumes de ses mains et ses os se briser en un craquement sec, Pierre poussa un cri d’extase. - Seigneur ! Je serai bientôt près de toi ! Au pied de la colline vaticane, la septième colline de Rome, le cirque de Néron était écrasé de chaleur. C’était jour de crucifixion, et des centaines de corps disloqués, couverts de plaies à vif, se tordaient en de grotesques postures sur des gibets de bois. Les hurlements de souffrance se répercutaient contre les murs d’enceinte, puis s’achevaient en plaintes lorsque la force abandonnait ces pantins désarticulés. Se trouvaient là, pêle-mêle, des étrangers, des esclaves, des brigands, des voleurs, des parjures et des chrétiens. La lie de l’humanité, vouée à une fin douloureuse et dégradante, liée et clouée à des poteaux par des esclaves armés de maillets. Sous leurs cuirasses et leurs casques de fer recouverts d’argent, deux légionnaires romains transpiraient à grosses gouttes sous le feu de l’implacable soleil romain. Appuyés sur leurs boucliers de bois recouverts de cuir et leurs javelots alourdis de plombs, ils assistaient sans états d’âme à la crucifixion du vieillard allongé sur sa croix de bois. - Qui c’est, celui-là ? demanda le premier en essuyant d’un revers de main son visage huilé de sueur. Il semble prendre plaisir à sa torture. - C’est un étranger, répondit l’autre. C’est pour cela que notre préfet Agrippa l’a condamné à l’humiliation de la croix. Seuls les citoyens romains ont le privilège d’être décapités. La mort est instantanée, tandis que là… Il rit grassement puis cracha par terre. Le jet de salive emperlé de mucus vint s’écraser sur le sol déjà souillé de sang, d’urine et d’excréments. - Oui, ça peut durer des heures, reprit le premier. Et nous, on doit y assister jusqu’au bout… - Eh oui, qui sait ? Il pourrait se détacher de sa croix et s’envoler dans les airs, comme ce fameux Simon le magicien ! Les deux légionnaires s’esclaffèrent bruyamment, tandis que les clous perçaient les chevilles de Pierre, faisant surgir des esquilles pointues de la chair tuméfiée. - Seigneur ! Cette fois-ci je ne te renierai pas ! Je te suivrai jusqu’au bout ! - A qui il parle ? reprit le premier légionnaire. C’est peut-être un esclave qui appelle son maître ? - Non, c’est sûrement l’un de ces chrétiens qui refusent de rendre le culte impérial aux dieux pour adorer ce soi-disant prophète crucifié à Jérusalem il y a trente ans. - Oui, j’en ai entendu parler. Un certain Jésus de Nazareth, je crois. Ses disciples sont des illuminés, des fanatiques. C’est eux qui ont mis le feu à Rome l’année dernière. Ils croient en une obscure prophétie égyptienne qui dit que l’apparition d’une nouvelle étoile dans le ciel est le signe de la chute prochaine de la « grande et mauvaise ville », la « Babylone » moderne. - Je m’en souviens comme si c’était hier. L’incendie a duré neuf jours et neuf nuits. Sur les quatorze quartiers de Rome, onze ont été entièrement détruits. Tout ça à cause d’une stupide superstition. Heureusement, notre empereur Néron a ordonné un juste châtiment des chrétiens à l’origine du désastre… Le premier légionnaire jeta un regard noir vers le crucifié. - Il n’a donc que ce qu’il mérite. Ces chrétiens sont de vrais criminels, obsédés par des croyances morbides. Comment peuvent-ils vénérer un dieu déjà mort, et mort dans l’abjection de la croix, qui plus est ? - Ils croient qu’il n’est pas mort. Ou plus exactement, il serait mort avant de ressusciter trois jours plus tard. On a retrouvé son tombeau vide… - Tu parles ! Tout le monde sait que son corps a été volé par ses disciples. Tiens, ça ne m’étonnerait pas que ce vieux-là en fasse partie. Il a l’âge d’avoir connu le prétendu prophète. Et il a l’air tellement d’y croire ! Le visage de Pierre grimaçait de douleur. Un filet de bave suintait de ses lèvres sèches et coulait sur sa barbe jaunie. Son corps nu, amaigri par les jeûnes, lacéré par les lanières de fouets lestées de plomb, ensanglanté comme viande de boucherie, tressaillait sous la morsure du soleil et le harcèlement des mouches enivrées. Il écarquilla ses yeux noirs comme le jais et se mit à éructer des imprécations : - Babylone corrompue ! Grande prostituée ! Putain de Caligula et de Néron ! Rome, je te maudis ! Tu finiras brûlée dans les flammes de l’Enfer ! Le lieu de mon supplice sera à jamais damné, et subira pour les siècles des siècles le joug des tyrans et des ennemis du Christ ! - Qu’est-ce qu’il lui prend ? Il délire ? s’inquiéta le premier légionnaire. Je vais le calmer, l’animal ! De la pointe de son javelot il tisonna le corps de l’apôtre, comme s’il remuait une bûche, arrachant au supplicié de nouveaux cris de douleurs. - Peut-être qu’il prophétise, répondit le second. Pour moi, c’est du pareil au même… C’est comme pour l’incendie de Rome. Si on le laissait faire, il serait prêt à recommencer… Pierre hurlait de plus belle, saisi de convulsions sous les coups du légionnaire qui lui lardait les flancs. - Seigneur, je me rappelle tes paroles : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église. » Dans mon orgueil de pécheur, j’ai cru être la pierre d’angle de cette église. Je me trompais… En proie à la fièvre et au vertige, il se mit à balbutier des phrases à peine audibles, la gorge embarrassée de sang et de bile. - Ton église… Elle n’est pas de ce monde… Les hommes sont indignes de te servir. Les hommes sont des bêtes… Des bêtes assoiffées de sang, de haine et de violence. Il eut un hoquet et cracha un flot de sang. Mais il continuait malgré tout à vaticiner. - S’ils bâtissaient une église en ton nom… Elle deviendrait la proie des démons… Puis il rassembla ses forces déclinantes pour lancer des imprécations d’une voix forte. - Écoutez les derniers mots de Pierre, le disciple du Christ : « A la fin des temps, une étoile de feu tombera du ciel sur la ville maudite et la colline vaticane. Rome périra dans les flammes, et ce sera la fin du monde ! » - Il faut le faire taire ! gronda le premier légionnaire. Le bonhomme est si vieux qu’il n’a plus toute sa tête. Un autre coup de javelot au côté et on sera tranquilles. - Non, laisse-le divaguer… Il est fou mais il m’amuse. La plupart des crucifiés se contentent de pleurer et de se plaindre. Lui, au moins, il a de la conversation, même si je ne comprends rien à ses paroles. Voir des gens agoniser et mourir, c’est amusant au début, mais ça devient vite ennuyeux… Un peu de distraction ne nous fera pas de mal. Les esclaves avaient fini de clouer Pierre sur sa croix. Ils s’appliquaient à présent à dresser la potence afin de l’enfoncer verticalement dans le sol. Mais sitôt qu’il fut debout, le disciple du Christ fut prit de tremblements et s’écria d’une voix affolée : - Non ! Il ne faut pas… A travers moi, c’est le Seigneur que vous crucifiez une seconde fois ! Il ne faut pas ! - Il faudra bien que tu y passes, pourtant ! le sermonna le premier légionnaire. La croix ! C’est le châtiment que tu mérites ! Il cracha au visage de Pierre qui grimaçait de douleur. - Si vous me crucifiez… Crucifiez-moi à l’envers… La tête en bas. Pierre a choisi de marcher dans le Ciel, non sur la terre… Le lieu de mon supplice… boira mon sang… non mon âme. Interloqués par cette étrange supplique, les bourreaux se tournèrent vers les deux légionnaires romains, chargés de surveiller leur besogne. Les hommes cuirassés se concertèrent à mi-voix. - Quelle est cette nouvelle lubie ? Être crucifié la tête en bas ? Je n’ai jamais rien entendu de pareil. Et le règlement ? - Le règlement ordonne que les étrangers, les esclaves condamnés et les chrétiens doivent être crucifiés jusqu’à ce que mort s’ensuive, il ne précise pas dans quel sens ils le seront. Pourquoi ne pas accorder cet ultime plaisir à notre ami ? D’ailleurs, je suis sûr que ce raffinement sera au goût de notre empereur Néron. Le légionnaire tendit le bras, pouce en l’air, puis le retourna vers le sol, intimant l’ordre aux esclaves de renverser la croix de Pierre. Ces derniers s’exécutèrent avec de grands ahans. La tête du crucifié frôlait à présent la boue du cirque, couverte de sang, d’urine et d’excréments, mais ses yeux contemplaient le ciel. Ses lèvres remuaient, mais aucun son ne sortait de sa bouche. La position dans laquelle il se trouvait oppressait ses poumons et le condamnait à une lente asphyxie. Une bave blanchâtre mêlée de mucus et de filaments de sang s’échappait de ses lèvres craquelées et venait noyer ses yeux vitreux dont les vaisseaux avaient éclatés. - Je me demande ce qu’il a bien pu vouloir dire, tout à l’heure, avec son histoire d’église bâtie sur une pierre, questionna l’un des légionnaires. Tu crois qu’il parlait d’une sorte de temple, ou bien d’une tombe ? On dit que les chrétiens se recueillent sur le tombeau de Jésus, à Jérusalem. Est-ce qu’ils pourraient faire de même avec notre bonhomme ? - Tu sais bien que c’est impossible, répondit l’autre. Les corps des crucifiés ne sont pas enterrés. Leurs dépouilles sont livrées aux rapaces et aux animaux sauvages, ou bien sont brûlées à la nuit tombée. Leurs ossements et leurs cendres sont jetés dans le Tibre. Le légionnaire donna un coup de pied à une pierre qui roula dans la fange fétide du cirque. - Non, tu n’as pas à t’inquiéter à son sujet : d’ici quelques heures, il ne restera rien de ce malheureux, et on oubliera tout de lui, jusqu’à son nom. Et le cirque de Néron n’abritera jamais ni son tombeau, ni son église. Mais nous irons tout de même rapporter à l’empereur les étranges paroles de ce pauvre fou. On ne sait jamais. Peut-être qu’il y accordera plus d’importance que nous autres… Le visage de Pierre commençait à enfler, du fait de la pression sanguine. Ses yeux pleuraient des larmes et du sang. Il urina, et le liquide chaud et acide coula sur ses plaies à vif, attisant le feu de sa douleur. D’une voix étouffée, il marmonna une dernière fois sa terrible prophétie : - « A la fin des temps… une étoile de feu tombera du ciel sur la ville maudite et la colline vaticane… Rome périra dans les flammes… et ce sera la fin du monde ! » Puis il rendit l’esprit et remit son âme au Seigneur.

Les Loups de la Pleine Lune, roman bit-lit

17 octobre 2012

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Journal de Raoul Folerrand Lundi 8 novembre 1897 Première nuit de la pleine lune Un calvaire de pierre, surmonté d’une croix, marquait la fin du monde civilisé. Au-delà, la forêt affirmait ses droits. Quiconque osait s’aventurer dans le labyrinthe de ses futaies courait le risque de s’y perdre à jamais. Sitôt la limite franchie, une étrange signalisation prenait le relais, au sens ignoré des hommes. La forêt sauvage fourmillait d’indices renvoyant à des mémoires perdues, enfouies tout au fond du subconscient de la terre. Rendue à sa barbarie originelle, la forêt inhumaine redevenait le domaine des fées, des elfes et des divinités sylvestres. Les dieux perdus s’y étaient réfugiés, Pan, Diane, Hécate, entourés de tout un peuple de nymphes, de dryades, de faunes, de sylvains, de satyres et de silènes. Ces êtres imperceptibles régnaient sans partage sur des hectares de bois et d’étangs où l’homme n’était toléré que de passage, à ses risques et périls. Car les dieux, même perdus, même oubliés, aiment à assouvir leurs caprices sur d’innocentes victimes humaines égarées sur leurs terres. J’avais dépassé le calvaire sans y prendre garde, et continuais mon chemin comme si de rien n’était, emporté par le rythme alerte de mes pas et la pente douce du sentier au long duquel je n’avais qu'à me laisser glisser, le cœur empli d’un intense sentiment d’harmonie et de fusion avec la nature. A la croisée des chemins, en amont, j’avais tout naturellement emprunté le layon sablonneux qui serpentait au travers du maillage serré que formait un bouquet de bouleaux blancs et gris aux frondaisons d’argent, au mépris de l’avertissement symbolisé par le calvaire. Je n’avais cure de m’écarter du droit chemin. Les voies buissonnières avaient ma préférence et, au moment où je m’engouffrai aussi résolument dans le chemin de ma perdition, je me jugeais au comble du bonheur. Cette intrusion dans le secret de la grande forêt eut lieu un jour d’automne de l’année 1897. Le randonneur téméraire que j’étais avait dix-sept ans à peine. J’étais insouciant de la gravité des conséquences qui découleraient bientôt de ma transgression forestière, tout comme j’étais insouciant du poids du havresac qui pendait à mes épaules, de l’inconfort des lourds brodequins de cuir qui comprimaient mes orteils et du climat bruineux et maussade au sein duquel je me mouvais avec tant d’enjouement. Mon nom était Raoul Folerrand, et je venais de Bourgogne. Les vendanges avaient été abondantes cette année. Je m’étais usé les reins dans les vignes rouges et j’avais dansé des jours entiers dans la boue de raisin du fouloir. Puis on avait tiré le vin nouveau. Après les habituelles bacchanales qui célèbrent la fin des vendanges, j’avais décidé de m’accorder une longue randonnée de plusieurs jours dans les lointaines forêts de Sologne. J’avais bouclé mon havresac, enfilé mes chaussures de marche, puis je m’étais élancé sur les chemins en sifflotant. J’étais jeune et ignorais encore tout de ma mort. J’avais dix-sept ans et me croyais éternel. A pleins poumons, j’inspirais l’air chargé d’humus corrompu et d’effluves de champignons. Pour un peu, j’aurais entonné quelque chanson de marche, mais je préférais bercer mon allure du froissement des feuilles mortes que ma puissante foulée dispersait au passage. Il me fallut encore trois bonnes heures avant de m’avouer que je m’étais égaré. Je m’étais enfoncé dans d’épais taillis de bouleaux, de saules et de pins dont je ne trouvais plus l’issue. A la forte odeur de putréfaction qui me prit aux narines, je devinai que des marais étaient proches, dans l’ombre desquels je craignais de m’enliser. Une brume sournoise levait lentement du sol et brouillait les contours du paysage. Au-dessus des futaies, le ciel s’était pommelé d’épais nuages et virait au noir. Un profond roulement de percussions retentit au loin. Au vent subit qui s’engouffra au couvert du sous-bois, ébouriffant les bruyères, éparpillant les feuilles mortes disposées en mosaïques brunes et débusquant de leurs cachettes de gros lièvres rouges qui filaient entre les jambes comme des traits de sang, je sentis l’imminence de l’orage. Le ciel à présent était d’encre. Chahutés par le vent, les bouleaux ressemblaient à des spectres surgis du néant, entrechoquant leurs bras blancs pour effrayer les passants attardés. Un profond mugissement s’échappait de leurs troncs tendus comme les cordes d’une gigantesque harpe sur laquelle le vent venait jouer de ses doigts invisibles. En l’espace de quelques minutes, la forêt d’automne blanche et dorée s’était métamorphosée en un enfer noir où hurlaient les dieux perdus, assoiffés d’offrandes et de sacrifices. J’avais accéléré le pas, poussé et chassé par ce grand vent d’orage. Une goutte vint s’écraser sur mon front, bientôt suivie d’une autre. C’était une pluie grasse qui s’écoulait du ciel comme d’un organisme malade. Un nuage creva et toute cette eau accumulée se déversa sur moi en torrents nauséeux. Je me mis à courir dans la nuit, malgré le havresac qui me battait les flancs et les brodequins à semelles ferrées qui alourdissaient mes jambes. Dans ma hâte, je trébuchai dans un bouquet de fougères et m’étalai de tout mon long dans la fange d’un marécage. Assommé par ma chute, je demeurai un long moment ainsi, le nez dans l’eau croupie, le corps transi de froid. Lorsque je me relevai, encore à demi inconscient, le spectacle qui s’offrit à mes yeux me parut tellement étrange que je me crus la victime d’une hallucination provoquée par mon évanouissement. Le voile noir des nuages s’était déchiré pour laisser apparaître le disque parfaitement rond et lisse de la pleine lune, dont le reflet blanc se réverbérait dans l’eau noire d’un lac brouillée par la pluie. Dans la clarté lunaire se profilait, sur l’autre berge du lac, la silhouette d’un cavalier tout habillé de noir, juché sur un cheval uniformément blanc qui, la tête penchée à fleur d’eau, semblait boire le reflet de la lune. Le cavalier tira sur les rênes de l’animal et le talonna au ventre pour le mettre au galop. Le cheval rua, faisant glisser le capuchon qui masquait la figure de son maître. Un bref instant, je crus qu’entre la lune et son reflet dans l’eau un troisième astre venait de se lever dans la nuit. Car le visage du cavalier était d’une blancheur surnaturelle, que renforçait encore une chevelure d’un roux flamboyant. Mais le cheval avait déjà pris son envol en emportant l’apparition derrière le rideau des arbres. Je me dressai, trempé jusqu’aux os, puis m’ébrouai pour laisser s’écouler le trop plein d’eau qui s’était emmagasiné sous mes vêtements. L’orage s’était calmé aussi vite qu’il était venu, abandonnant derrière lui une pluie fine et glacée. Je grelottais de froid, et la boue spongieuse et malodorante qui maculait mes vêtements et mon visage m’avait fait perdre toute apparence humaine. Je ressemblais à un épouvantail raidi par le gel, ou encore à une statue de glaise mal dégrossie, à laquelle un démiurge aurait insufflé la vie en lui soufflant dans les narines. J’étais un golem surgi de la fange du marécage. Ah ! Je n’étais plus fier, ainsi, couvert de vase et de limon ! Je ne songeais plus à chanter, à humer les senteurs forestières ou à trotter par les sentines. Je n’étais plus qu’un petit animal perdu dans la grande forêt. J’étais sale. J’avais froid. J’avais faim et je me sentais épuisé par ma longue marche. Qu’allais-je faire à présent ? Je n’en savais rien. Je ne parvenais plus à penser avec lucidité. Tous les efforts que je faisais pour me concentrer sur mon sort étaient balayés par une seule et unique vision : celle de l’étrange cavalier au visage de lune et aux cheveux de feu qui avait traversé le paysage avec l’irréalité fugace d’une étoile filante. Mû par une force d’attraction qui me dépassait, l’être de chair et de glaise mêlées que j’étais devenu reprit son errance nocturne. Mais à présent cette errance avait un but, tout au moins une quête. A pas lents et encore mal assurés, je contournai le lac et m’enfouis dans la forêt à l’endroit précis où, tout à l’heure, s’était évaporée la vision couleur de lait et de sang. * De loin on aurait dit un gros animal assoupi sur ses pattes. Une sorte de lion géant, ou un sphinx à l’affût, prêt à dévorer quiconque passerait devant lui en omettant de résoudre ses énigmes. En approchant davantage, on s’apercevait que le sphinx n’était qu’un château, ou plus exactement un gros manoir flanqué de deux tourelles d’angles. Aucune lumière ne filtrait au travers des fenêtres à meneaux et un profond silence enveloppait la bâtisse qui paraissait inhabitée. La toiture à demi écroulée et la façade envahie de lierre confirmaient ce sentiment d’abandon et de solitude navrée. Pèlerin mouillé et crotté, je m’approchai de l’imposante porte d’entrée et basculai le lourd heurtoir de bronze figurant une tête de griffon. Le coup se répercuta dans le vide. J’empoigna de nouveau le griffon et me mis à marteler le bois de la porte avec toute la force dont j’étais encore capable. Mes efforts n’eurent pour effet que d’éveiller les aboiements furieux d’une meute de chiens cloîtrés dans un bâtiment voisin. Mais à l’intérieur du domaine, rien ne bougea. Je m’obstinai pourtant, et durant presque une demi-heure de temps je cognai ainsi à l’huis, agrippé à la porte de bois comme un naufragé à son radeau. Ce n’est qu’alors que je perçus des bruits de pas à l’intérieur. Un panneau glissa dans la porte, laissant apparaître une grille derrière laquelle grimaçait un visage, dont les traits frustes étaient ravivés par la clarté tremblotante d’une bougie. Je fis un pas en arrière. L’homme qui m’observait de l’autre côté de la porte était d’une laideur repoussante. Le front bas, le poil dur, les yeux petits et plissés, le nez en forme de groin : tout, dans ses traits et son expression, évoquait la brutalité et la rudesse d’un vieux sanglier en alerte. Surmontant mon aversion, je l’implorai afin qu’il ouvrît la porte pour me donner asile, mais l’homme sauvage ne semblait pas doué de parole. Après avoir éructé un vague grognement, il referma avec violence le panneau de bois puis s’éloigna dans les entrailles du manoir. Je demeurai seul dehors, dans la nuit et le froid, avec pour seule compagnie les aboiements des chiens. En explorant les alentours, je notai que la bâtisse était entourée de dépendances nombreuses, dont la plupart n’étaient pas en meilleur état que le bâtiment principal. Aussi n’eus-je aucune difficulté à me glisser à l’intérieur d’une grange, où j’improvisai un lit de fortune à l’aide de quelques brassées de paille sèche. Pour me garantir du froid, j’ôtai mes vêtements mouillés et les étendis à terre. Je fouillai dans mes affaires pour trouver de quoi me changer, mais la violence de l’orage et la chute accidentelle dans les marécages avaient eu raison de la mince toile du sac à dos. A l’intérieur, mon linge était trempé et dégageait une insupportable odeur de vase. Désappointé, je m’enfouis, entièrement nu, dans mon lit de fourrage, en prenant bien soin de ne pas laisser un atome de peau en contact avec l’extérieur. Je m’endormis ainsi, enterré dans la paille, lové sur moi-même comme un ver de terre ou un enfant qui vient de naître. * Un hurlement de bête me réveilla en sursaut. Aussitôt relayé par les aboiements des chiens prisonniers, ce cri ressemblait au hurlement d’un loup, mais en plus glacial, en plus désenchanté. Il y avait de la frayeur et de la plainte, dans ce cri, mais également l’écho d’une étrange jouissance. La bête qui gueulait ainsi devait souffrir intensément, tout en prenant un certain plaisir à cette souffrance. Mais les animaux, mêmes blessés, mêmes fous de douleur, n’ont pas de ces perversions. Seuls les hommes se complaisent à leur chute. Seuls les hommes ont le goût du malheur, et le chantent. Était-ce un homme qui criait ainsi ? Non, c’était impossible, car cette voix n’avait rien d’humain. C’était, à proprement parler, la voix d’un monstre. Peut-être un vampire ou une goule rôdant dans la forêt à la pleine lune, et dont les braillements d’épouvante énervaient les chiens enfermés dans le noir. J’avais émergé de ma couche de paille, les yeux écarquillés dans l’obscurité de la grange et l’oreille aux aguets, pareil à un oisillon surpris au nid par un prédateur venu le dévorer. Immobile, tendu, j’écoutais. Le cri soudain cessa, et les chiens se calmèrent à leur tour. Le silence retomba lourdement sur le manoir, mais il ne s’agissait que d’un répit de courte durée, car bientôt la plainte lugubre reprit de plus belle, réveillant les glapissements des chiens. Ce n’était plus le hurlement d’un loup, alors, mais le miaulement énamouré d’un chat en tourment ou en rut. On ne savait trop si ces gémissements insupportables exprimaient les pires affres de la torture ou le dernier degré de la jouissance. Les miaulements se transformèrent en vagissements de nouveau-né abandonné seul dans le noir, puis en feulement d’extase de femelle en chaleur, avant d’adopter le bourdonnement confus d’un essaim de guêpes ou la stridence de l’orfraie. Jamais ces cris n’étaient semblables, et pourtant c’était toujours le même mélange de souffrance et de joie qui s’exprimait à travers ces variations sonores. Un être unique était la cause de ces clameurs et vociférations d’enfants, de femmes, de chats, de loups, de vampires ou de goules ; un être blessé qui ne semblait pas faire partie de ce monde. Ce n’est qu’à l’aube que la bête parût retrouver la paix. Ses gémissements s’espacèrent puis disparurent. La clarté blafarde d’un mauvais jour filtrait au travers des planches à claire-voie de la grange. Épuisé par cette longue veille, je m’apprêtais à me rendormir, lorsqu’un crépitement de sabots heurtant le dallage de la cour me fit à nouveau dresser l’oreille. Je me faufila jusqu’à la porte de la grange et jetai un coup d’œil au-dehors. Un cheval blanc piaffait et encensait dans la grisaille du jour naissant. Une écume crénelait son museau d’une dentelle tremblotante et une vapeur s’échappait de ses flancs en sueur. Le cavalier tout de noir vêtu sauta à terre et fit glisser le capuchon qui lui enserrait la tête. Je reconnus aussitôt le visage lunaire surmonté d’une chevelure de feu entrevu près du lac. Il s’agissait du visage d’une femme, dont la pâleur extrême était relevée par l’éclat vert foncé du regard. Je la trouvai belle, mais d’une beauté étrange et surnaturelle. On eût dit moins une femme de chair et de sang qu’une apparition surgie d’un rêve. Elle semblait sans âge, ni jeune ni vieille. Intemporelle. La blancheur de sa peau avait l’éclat du marbre, mais elle en avait également la froideur. Elle avait l’allure et la prestance d’une statue dédiée à quelque divinité antique, Artémis Séléné ou Diane chasseresse. La mystérieuse amazone entraîna sa monture jusqu’à l’écurie, où elle la bouchonna et l’étrilla avec une dextérité et un savoir-faire qui dénotaient une longue pratique. Puis elle se dirigea vers la porte massive du manoir qui s’ouvrit sans bruit pour la laisser entrer. Grelottant de froid et abruti de fatigue, je replongeai dans mon nid de paille et m’abîmai brutalement dans un sommeil sans rêves.

La Grande Encyclopédie du Merveilleux

10 octobre 2012

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La Grande Encyclopédie du Merveilleux d’Edouard Brasey, publication le jeudi 11 octobre au Pré aux Clercs. disponible en librairie et ici: http://www.amazon.fr/Grande-encyclop%C3%A9die-merveilleux-Edouard-Brasey/dp/2842284674/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1349866700&sr=1-2 ou ici: http://livre.fnac.com/a4325189/Edouard-Brasey-La-grande-encyclopedie-du-merveilleux Présentation de l’éditeur A travers l’Histoire, les légendes, les mythologies : celtique, gréco-romaine, germanique ou nordique, à travers les créations littéraires ou cinématographiques, Édouard Brasey a collecté tout le savoir des [...]