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LA PROPHETIE DE PIERRE, thriller d’Edouard Brasey

6 octobre 2012

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Rome, Circus Vaticanus, 65 après Jésus-Christ Lorsqu’il sentit les clous s’enfoncer dans les paumes de ses mains et ses os se briser en un craquement sec, Pierre poussa un cri d’extase. - Seigneur ! Je serai bientôt près de toi ! Au pied de la colline vaticane, la septième colline de Rome, le cirque de Néron était écrasé de chaleur. C’était jour de crucifixion, et des centaines de corps disloqués, couverts de plaies à vif, se tordaient en de grotesques postures sur des gibets de bois. Les hurlements de souffrance se répercutaient contre les murs d’enceinte, puis s’achevaient en plaintes lorsque la force abandonnait ces pantins désarticulés. Se trouvaient là, pêle-mêle, des étrangers, des esclaves, des brigands, des voleurs, des parjures et des chrétiens. La lie de l’humanité, vouée à une fin douloureuse et dégradante, liée et clouée à des poteaux par des esclaves armés de maillets. Sous leurs cuirasses et leurs casques de fer recouverts d’argent, deux légionnaires romains transpiraient à grosses gouttes sous le feu de l’implacable soleil romain. Appuyés sur leurs boucliers de bois recouverts de cuir et leurs javelots alourdis de plombs, ils assistaient sans états d’âme à la crucifixion du vieillard allongé sur sa croix de bois. - Qui c’est, celui-là ? demanda le premier en essuyant d’un revers de main son visage huilé de sueur. Il semble prendre plaisir à sa torture. - C’est un étranger, répondit l’autre. C’est pour cela que notre préfet Agrippa l’a condamné à l’humiliation de la croix. Seuls les citoyens romains ont le privilège d’être décapités. La mort est instantanée, tandis que là… Il rit grassement puis cracha par terre. Le jet de salive emperlé de mucus vint s’écraser sur le sol déjà souillé de sang, d’urine et d’excréments. - Oui, ça peut durer des heures, reprit le premier. Et nous, on doit y assister jusqu’au bout… - Eh oui, qui sait ? Il pourrait se détacher de sa croix et s’envoler dans les airs, comme ce fameux Simon le magicien ! Les deux légionnaires s’esclaffèrent bruyamment, tandis que les clous perçaient les chevilles de Pierre, faisant surgir des esquilles pointues de la chair tuméfiée. - Seigneur ! Cette fois-ci je ne te renierai pas ! Je te suivrai jusqu’au bout ! - A qui il parle ? reprit le premier légionnaire. C’est peut-être un esclave qui appelle son maître ? - Non, c’est sûrement l’un de ces chrétiens qui refusent de rendre le culte impérial aux dieux pour adorer ce soi-disant prophète crucifié à Jérusalem il y a trente ans. - Oui, j’en ai entendu parler. Un certain Jésus de Nazareth, je crois. Ses disciples sont des illuminés, des fanatiques. C’est eux qui ont mis le feu à Rome l’année dernière. Ils croient en une obscure prophétie égyptienne qui dit que l’apparition d’une nouvelle étoile dans le ciel est le signe de la chute prochaine de la « grande et mauvaise ville », la « Babylone » moderne. - Je m’en souviens comme si c’était hier. L’incendie a duré neuf jours et neuf nuits. Sur les quatorze quartiers de Rome, onze ont été entièrement détruits. Tout ça à cause d’une stupide superstition. Heureusement, notre empereur Néron a ordonné un juste châtiment des chrétiens à l’origine du désastre… Le premier légionnaire jeta un regard noir vers le crucifié. - Il n’a donc que ce qu’il mérite. Ces chrétiens sont de vrais criminels, obsédés par des croyances morbides. Comment peuvent-ils vénérer un dieu déjà mort, et mort dans l’abjection de la croix, qui plus est ? - Ils croient qu’il n’est pas mort. Ou plus exactement, il serait mort avant de ressusciter trois jours plus tard. On a retrouvé son tombeau vide… - Tu parles ! Tout le monde sait que son corps a été volé par ses disciples. Tiens, ça ne m’étonnerait pas que ce vieux-là en fasse partie. Il a l’âge d’avoir connu le prétendu prophète. Et il a l’air tellement d’y croire ! Le visage de Pierre grimaçait de douleur. Un filet de bave suintait de ses lèvres sèches et coulait sur sa barbe jaunie. Son corps nu, amaigri par les jeûnes, lacéré par les lanières de fouets lestées de plomb, ensanglanté comme viande de boucherie, tressaillait sous la morsure du soleil et le harcèlement des mouches enivrées. Il écarquilla ses yeux noirs comme le jais et se mit à éructer des imprécations : - Babylone corrompue ! Grande prostituée ! Putain de Caligula et de Néron ! Rome, je te maudis ! Tu finiras brûlée dans les flammes de l’Enfer ! Le lieu de mon supplice sera à jamais damné, et subira pour les siècles des siècles le joug des tyrans et des ennemis du Christ ! - Qu’est-ce qu’il lui prend ? Il délire ? s’inquiéta le premier légionnaire. Je vais le calmer, l’animal ! De la pointe de son javelot il tisonna le corps de l’apôtre, comme s’il remuait une bûche, arrachant au supplicié de nouveaux cris de douleurs. - Peut-être qu’il prophétise, répondit le second. Pour moi, c’est du pareil au même… C’est comme pour l’incendie de Rome. Si on le laissait faire, il serait prêt à recommencer… Pierre hurlait de plus belle, saisi de convulsions sous les coups du légionnaire qui lui lardait les flancs. - Seigneur, je me rappelle tes paroles : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église. » Dans mon orgueil de pécheur, j’ai cru être la pierre d’angle de cette église. Je me trompais… En proie à la fièvre et au vertige, il se mit à balbutier des phrases à peine audibles, la gorge embarrassée de sang et de bile. - Ton église… Elle n’est pas de ce monde… Les hommes sont indignes de te servir. Les hommes sont des bêtes… Des bêtes assoiffées de sang, de haine et de violence. Il eut un hoquet et cracha un flot de sang. Mais il continuait malgré tout à vaticiner. - S’ils bâtissaient une église en ton nom… Elle deviendrait la proie des démons… Puis il rassembla ses forces déclinantes pour lancer des imprécations d’une voix forte. - Écoutez les derniers mots de Pierre, le disciple du Christ : « A la fin des temps, une étoile de feu tombera du ciel sur la ville maudite et la colline vaticane. Rome périra dans les flammes, et ce sera la fin du monde ! » - Il faut le faire taire ! gronda le premier légionnaire. Le bonhomme est si vieux qu’il n’a plus toute sa tête. Un autre coup de javelot au côté et on sera tranquilles. - Non, laisse-le divaguer… Il est fou mais il m’amuse. La plupart des crucifiés se contentent de pleurer et de se plaindre. Lui, au moins, il a de la conversation, même si je ne comprends rien à ses paroles. Voir des gens agoniser et mourir, c’est amusant au début, mais ça devient vite ennuyeux… Un peu de distraction ne nous fera pas de mal. Les esclaves avaient fini de clouer Pierre sur sa croix. Ils s’appliquaient à présent à dresser la potence afin de l’enfoncer verticalement dans le sol. Mais sitôt qu’il fut debout, le disciple du Christ fut prit de tremblements et s’écria d’une voix affolée : - Non ! Il ne faut pas… A travers moi, c’est le Seigneur que vous crucifiez une seconde fois ! Il ne faut pas ! - Il faudra bien que tu y passes, pourtant ! le sermonna le premier légionnaire. La croix ! C’est le châtiment que tu mérites ! Il cracha au visage de Pierre qui grimaçait de douleur. - Si vous me crucifiez… Crucifiez-moi à l’envers… La tête en bas. Pierre a choisi de marcher dans le Ciel, non sur la terre… Le lieu de mon supplice… boira mon sang… non mon âme. Interloqués par cette étrange supplique, les bourreaux se tournèrent vers les deux légionnaires romains, chargés de surveiller leur besogne. Les hommes cuirassés se concertèrent à mi-voix. - Quelle est cette nouvelle lubie ? Être crucifié la tête en bas ? Je n’ai jamais rien entendu de pareil. Et le règlement ? - Le règlement ordonne que les étrangers, les esclaves condamnés et les chrétiens doivent être crucifiés jusqu’à ce que mort s’ensuive, il ne précise pas dans quel sens ils le seront. Pourquoi ne pas accorder cet ultime plaisir à notre ami ? D’ailleurs, je suis sûr que ce raffinement sera au goût de notre empereur Néron. Le légionnaire tendit le bras, pouce en l’air, puis le retourna vers le sol, intimant l’ordre aux esclaves de renverser la croix de Pierre. Ces derniers s’exécutèrent avec de grands ahans. La tête du crucifié frôlait à présent la boue du cirque, couverte de sang, d’urine et d’excréments, mais ses yeux contemplaient le ciel. Ses lèvres remuaient, mais aucun son ne sortait de sa bouche. La position dans laquelle il se trouvait oppressait ses poumons et le condamnait à une lente asphyxie. Une bave blanchâtre mêlée de mucus et de filaments de sang s’échappait de ses lèvres craquelées et venait noyer ses yeux vitreux dont les vaisseaux avaient éclatés. - Je me demande ce qu’il a bien pu vouloir dire, tout à l’heure, avec son histoire d’église bâtie sur une pierre, questionna l’un des légionnaires. Tu crois qu’il parlait d’une sorte de temple, ou bien d’une tombe ? On dit que les chrétiens se recueillent sur le tombeau de Jésus, à Jérusalem. Est-ce qu’ils pourraient faire de même avec notre bonhomme ? - Tu sais bien que c’est impossible, répondit l’autre. Les corps des crucifiés ne sont pas enterrés. Leurs dépouilles sont livrées aux rapaces et aux animaux sauvages, ou bien sont brûlées à la nuit tombée. Leurs ossements et leurs cendres sont jetés dans le Tibre. Le légionnaire donna un coup de pied à une pierre qui roula dans la fange fétide du cirque. - Non, tu n’as pas à t’inquiéter à son sujet : d’ici quelques heures, il ne restera rien de ce malheureux, et on oubliera tout de lui, jusqu’à son nom. Et le cirque de Néron n’abritera jamais ni son tombeau, ni son église. Mais nous irons tout de même rapporter à l’empereur les étranges paroles de ce pauvre fou. On ne sait jamais. Peut-être qu’il y accordera plus d’importance que nous autres… Le visage de Pierre commençait à enfler, du fait de la pression sanguine. Ses yeux pleuraient des larmes et du sang. Il urina, et le liquide chaud et acide coula sur ses plaies à vif, attisant le feu de sa douleur. D’une voix étouffée, il marmonna une dernière fois sa terrible prophétie : - « A la fin des temps… une étoile de feu tombera du ciel sur la ville maudite et la colline vaticane… Rome périra dans les flammes… et ce sera la fin du monde ! » Puis il rendit l’esprit et remit son âme au Seigneur.