Je ne suis pas quelqu’un de normal

Je ne suis pas quelqu’un de normal

Edouard Brasey portrait 1Chaque matin, en me réveillant, je me pose cette question; la même d’ailleurs qui trotte dans ma tête avant de m’endormir: quelle folie s’est emparée de moi, voici quelques dizaines d’années, lorsque j’ai voulu devenir écrivain professionnel? J’entends par « professionnel » le scrivant qui « vit de sa plume », comme on dit encore (je n’ai jamais lu la mention « écrivain vivant de son clavier », bien que nous soyons peu ou prou tous passés au clavier d’ordinateur sous format Word, c’est d’ailleurs une obligation contractuelle avec les éditeurs), à savoir qui peut, par les seuls revenus que lui procurent ses livres publiés (je précise « publiés », car tous les auteurs ont des manuscrits fantômes dans leurs tiroirs, pardon, leur disques durs), bénéficier d’un toit pour se loger, lui et sa famille, avec si possible un bureau pour travailler (certains sont contraints d’écrire dans leur cuisine, dans leur lit ou au café, mais le prix des consommations n’est pas déductible des impôts), financer l’achat et le remplacement fréquent de son ordinateur (oui, ces petites bêtes sont fragiles et très vite dépassées, il faut les changer tous les trois ans, il paraît que c’est un effet du progrès technologique; les anciennes machines à écrire duraient toute une vie), fournir le vivre et le couvert à sa famille, payer ses impôts (le fisc ne nous oublie pas, contrairement au Ministère de la culture), j’en passe et de plus chères.

Ecrire, c’est beau, c’est passionnant, c’est gratifiant, mais aujourd’hui cela ne nourrit plus guère son homme (ni sa femme, ni ses enfants, ni son chien s’il en a un; ah si!, l’écriture peut encore nourrir son chien, c’est donc qu’il y a de l’espoir…).

A qui la faute? A l’écrivain? Il vit comme un ermite (parfois un anachorète), il ne connaît ni dimanches ni vacances (ou très peu), il donne à chaque livre le meilleur de lui-même, du moins il essaye, par respect de la littérature, de ses lecteurs et de lui-même. Et pourtant… Un malaise existe aujourd’hui chez les auteurs, et je parle ici non en mon nom, mais au nom de la confrérie à laquelle j’appartiens.

Deux articles publiés ce matin dans Actualitté ont attiré mon attention, et illustrent bien ce malaise. Le premier fait état de la dégradation des relations entre les auteurs français et leurs éditeurs. Je ne reviens pas sur le détail des doléances et frustrations exprimées par les auteurs, et vous invite à consulter l’article dans le lien qui suit.

https://www.actualitte.com/economie/auteurs-et-editeurs-les-relations-empirent-en-france-dans-l-edition-55837.htm

Le fait même de publier une telle étude montre bien que le problème existe, et que visiblement aucune solution n’est envisagée: baisse des avaloirs et du montant des droits d’auteurs, non rémission des comptes annuels (obligatoires), groupes d’éditions aux mains de gestionnaires et non de littéraires: la profession d’écrivain s’appauvrit, se marginalise, au point que certains (ceux qui le peuvent) sont obligés d’avoir un autre métier (entendez: « un vrai métier », comme on dit, comme si écrire était encore aujourd’hui considéré comme un passe-temps). Et ceux qui ne le peuvent pas parce qu’ils ont consacré toute leur vie à leur art et approchent de l’âge de la retraite ? (ridiculement basse pour les auteurs) Que leur reste-t-il? Qui leur vient en aide? Les sociétés d’auteurs comme la Société des Gens de Lettres vient parfois, ponctuellement, en aide aux auteurs en difficulté. Le Centre National du Livre offre des Bourses de Création (j’en ai moi-même bénéficié par deux fois). Mais cela ne résout pas le problème de fond. Prenons le logement, par exemple. Les artiste plasticiens peuvent obtenir des ateliers d’artistes à loyer modéré par la Ville de Paris. C’est très bien. Mais les auteurs? Rien. Et s’ils font une demande de HLM et qu’ils l’obtiennent (par je ne sais quelle opération du Saint Esprit), la taille de leur appartement sera proportionnée au nombre de membres de leur famille, sans prendre en compte le fait qu’ils travaillent chez eux et ont donc besoin d’un bureau. Dans le cas d’un couple d’écrivains, le problème est multiplié par deux: ils seront contraints de vivre et écrire chacun de leur côté dans un petit deux pièces (et pas situé dans le VIe arrondissement de Paris, je puis vous l’assurer…). La SGDL a soumis la question au Ministère de la Culture et à celui du Logement, mais pour l’instant tout cela est resté lettre morte (c’est le cas de le dire). Que voulez-vous: les auteurs n’ont guère les moyens de se mettre en grève, contrairement aux postiers, aux fonctionnaires, aux agents de la SNCF, aux taxis, aux intermittents du spectacle et autres professions protégées. Quant au chômage… Vous connaissez beaucoup d’écrivains allant pointer à Pole emploi en disant: « Mon éditeur m’a refusé un manuscrit, j’ai droit à une allocation? » Et pourtant, pourquoi n’y aurait-il pas droit, comme tout le monde? Même problème s’il entend louer ou acheter un logement. Les bailleurs et banquiers lui feront remarquer qu’il exerce une profession à haut risque, avec des revenus aléatoires, et que dans ces conditions, eh bien, ils ne peuvent rien pour lui. Et peu importe que vous viviez de votre plume (de votre clavier, pardon) depuis plus de trente ans! Non, ils préfèreront un CDI, même si ce dernier est viré sans sommation du jour au lendemain. 

Certes, les écrivains ont toujours été confrontés à des difficultés matérielles. Les « poètes maudits » en sont un exemple (maudits parce qu’ils étaient poètes ou parce qu’ils étaient pauvres?). La génération des Sartre, Beauvoir, Genet et consorts vivait dans de petites chambre d’hôtel et écrivait à la Coupole, boulevard Montparnasse, ou au Liberté, place Edgar Quinet (je les ai croisés jadis). Mais la vie n’était pas chère, à l’époque, même à Saint Germain des Prés! Une chambre d’hôtel rue de l’Odéon coûtait 50 Francs (j’y ai vécu un temps). Le café coûtait 1 Franc et pouvait durer toute la journée. On mangeait, très bien, pour 10 ou 20 Francs au marché Saint-Germain (l’adresse a disparu depuis longtemps).

Quand cette société aura laissé mourir de faim ses auteurs et ses écrivains, qui les remplacera pour la faire rêver et réfléchir? Qui? Ou quoi?

Sinon, une lueur, sinon d’espoir, en tout cas de chance à saisir, à travers l’édition numérique. Un autre article d’Actualitté en fait état ce matin à travers l’expérience d’Amazon Kindle:

https://www.actualitte.com/societe/amazon-l-ami-des-francais-qui-se-sentent-ecrivains-et-frustres-55881.htm

Je publie moi-même certains de mes livres sur Amazon, en parallèle à mes autres publications traditionnelles chez me éditeurs. Pas que sur Amazon, d’ailleurs; n’oublions pas Kobo/Fnac, iBook, Smashwords, etc. Certains livres se vendent assez bien, d’autres pas du tout, mais au moins ils ont le mérite d’exister. Les nouveaux auteurs peuvent ainsi être lus, se constituer un public, au lieu d’attendre des mois ou des années les réponses négatives des éditeurs à qui ils ont adressé leur manuscrit. Une chance? Oui, même si cela prendra encore du temps avant qu’un véritable marché du livre numérique trouve sa place et permette aux auteurs indépendants de survivre et, rêvons un peu, d’en vivre.

Mais évidemment, l’auteur « indépendant » ne bénéficie ni de service de presse, ni de commerciaux, ni de publicité, ni de réseaux de diffusion, ni de libraires. Il doit tout faire lui même, et communiquer via les réseaux sociaux. Mais attention! Honte à lui! Haro sur le baudet! On va très vite lui reprocher de faire de l’auto-promotion, d’encenser l’ogre Amazon, de collaborer avec l’ennemi, de « scier la branche sur laquelle il est assis » en fragilisant les libraires traditionnels (qui très souvent ne diffusent pas ses livres). Il devient un paria, alors même qu’il essaye juste d’exister en tant qu’auteur. Allez comprendre!

C’est pourquoi, en me réveillant et m’endormant, je pense parfois à une autre vie que j’aurais pu avoir, loin de ces soucis permanents, de ces injustices flagrantes, de cette sinécure si mal reconnue. Une vie tranquille avec un boulot, un patron, un salaire (pardon, un CDI), des horaires, des congés payés (ah non, on dit RTT, non? ). Une vie normale, quoi.

Juste une pensée, comme ça. Fugitive.

Et puis juste après, je me dis: Non, je n’aurais pas voulu avoir une vie normale. Je me serais ennuyé à mourir. J’aurais cassé la gueule à mon patron, je serais toujours arrivé en retard, j’aurais tout plaqué sur un coup de tête ou un coup de sang. Je n’aurais jamais pu avoir une vie normale.

C’est normal: je ne suis pas quelqu’un de normal.

Je suis écrivain.

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